Maryse Condé écrit «Fem- cé chataign, n’hom-n cé fouyapin» dans «La Parole des Femmes»

« Fem- cé chataign, n’hom-n cé fouyapin », en français ce proverbe antillais signifie « La femme, c’est une châtaigne, l’homme c’est un fruit à pain ». Dans l’essai sur Des romancières des Antilles de langue française présenté dans « La Parole des Femmes» et publié à l’Harmattan en 1979, Maryse Condé explique comment est identifiée la femme noire, la femme antillaise francophone à travers des romans écrits par plusieurs femmes dont Simone Schwartz-Bart (guadeloupéenne), Michèle Lacrosil (guadeloupéenne), Mme Claire de Duras (bretonne), Maryse Condé (guadeloupéenne-Itw), Marie-Flore Pelage (Martinique-Itw) et Marie-Thérèse Colimon (Haïti-Itw). Dans l’ouvrage de nombreux auteurs hommes et femmes des trois Océans sont également cités.

L’enquête dite non-exhaustive était destinée à l’origine aux étudiants de l’Université de Santa-Barbara en Californie, et l’auteure d’origine guadeloupéenne, Maryse Condé en a fait une analyse critique, historique et très argumentée sur la place qu’occupe la femme noire, la femme antillaise née de deux cultures qui s’entre-choquent. D’une part, celle de l’Afrique et de l’autre celle de l’Occident puisque que fille d’esclave et de colons français. Maryse Condé écrit : «Nous avons pensé qu’il serait intéressant d’étudier les œuvres des romancières afin de découvrir le regard qu’elles portent sur elles-mêmes, sur leur pays et leur société et d’appréhender les problèmes qu’elles affrontent»

L’étude s’étend sur 10 chapitres : L’enfance et l’éducation et l’école sont soutenus par deux ouvrages Pluie et Vent sur Télumée Miracle et Sapotille et le Serin d’Argile. Dans ce thème sont analysés les différents types d’éducation qu’une petite fille pouvait recevoir aux Antilles jusqu’au XXème siècle et les ravages observés sur sa vie future. Sapotille est à la charge de sa mère et de sa grand-mère, peut-être une bâtarde, mais silence! : «Sapotille, ta mère et moi, désirons que tu reçoives une éducation convenable …Tes aïeux, Sapotille…ils en ont vu d’autres. C’étaient des esclaves. Il est temps que tu saches». L’éducation de Sapotille a pour but de museler le «fond nègre» détestable et méprisable. Elle sert, observe Maryse Condé à inculquer à l’individu des mécanismes de contrôle qui fassent oublier sa «Race». Pour la descendante d’un passé peu glorieux, il ne s’agit pas de faire honte à sa grand-mère. «Je consentis que j’avais l’âme aussi noire que les religieuses le disaient. Dieu le Père avait créé une petite fille qui déparait son oeuvre» (Michèle Lacrosil/Sapotille et le Serin d’Argile).

Dans le second paragraphe : Le rapport à soi-même, les critères esthétiques peuvent conduire au suicide comme pour la jeune Cajou dans le deuxième roman de Michèle Lacrosil. Mais Télumée, de Simone Schwartz-Bart, sait que la beauté n’est pas affaire de robes ou de bijoux, qu’elle n’est pas non plus fonction de la forme du nez et des yeux. Quand elle quitte l’Abandonée pour aller vivre avec sa grand-mère, elle se décide à la regarder bien en face : «Grande sèche, à peine voûtée, ses pieds et ses mains étaient particulièrement décharnés et elle se tenait fière dans sa berceuse». Ici, le rôle de la grand-mère est d’amener l’enfant à prendre conscience de la richesse contenue «dans son corps vivant» et de l’offrir aux autres.

Cette beauté intérieure pré-existait déjà dans «Ourika» le roman de l’écrivaine Claire de Duras dit Mme de Duras, paru en 1823. Ourika, son héroïne originaire du Sénégal, arrachée à l’esclavage perd confiance quand elle surprend une conversation secrète et se désespère de sa couleur : «Je n’osais plus me regarder dans une glace; lorsque mes yeux se portaient sur mes mains noires, je croyais voir celles d’un singe». Pourtant, selon Mme de Duras, Ourika est belle intérieurement, parée de toutes les vertus du cœur et de l’esprit.

Le troisième chapitre questionne sur Le rapport à l’Homme et l’Amour ou «comment la femme antillaise, plus qu’une autre entravée par son éducation mutilante, pourra-t-elle s’affirmer en face du mâle?». Certaines réponses sont rapportées par «Claire-Solange, âme africaine», la fiction de Suzanne Lacascade, publiée en 1924. Cet ouvrage, rappelle Maryse Condé, apparaît une dizaine d’années avant le concept de la Négritude.

La Maternité est évoquée en image à l’aide d’un proverbe antillais qui a tout son sens pour ceux qui maîtrisent le créole «Tétés pa jin tro lou pou lestomak», et l’auteure de «Moi, Tituba sorcière» écrit : «A travers toute l’oralité antillaise se trouve magnifiée la Mère porteuse de dons, dispensatrice de biens» comme l’étaient Aidée, Petite Mère Victoire, Tante Acé dans «Le temps des madras» de Françoise Ega qui décrit «le monde enchanté de l’enfance, une enfance dominée par la figure de la mère, féconde, avec sans cesse un nouveau bébé dans les bras».

La religion et le surnaturel révèlent le rapport étroit qu’entretiennent les vivants d’avec les morts «On peut à tout moment rentrer en dialogue avec eux et on ne doit pas les redouter si on ne leur fait aucun mal». Dans «Pluie et vent sur Télumée Miracle», Simone Schwartz-Bart explore les relations mère-fille dans la transmission de pratiques magiques entre religion officielle et quimbois : «Le bruit courut que je savais faire et défaire, que je détenais les secrets et sur un énorme gaspillage de salive, on me hissa malgré moi au rang de dormeuse, de sorcière de première»

Plus complexe est abordé le thème de la Hantise de la classe sociale et ce sont les auteurs haïtiens qui ouvrent le champ de l’analyse à Maryse Condé. L’écrivaine Adeline Moravia ouvre «trois gros cahiers» dans lesquels une jeune femme Aude Merrivale raconte une saga familiale qui se déroule à Saint-Domingue. Mulâtresse, «son intention est d’assumer en entier son histoire, à la différence du plus grand nombre : «Cela gêne notre élite (haïtienne) d’y retrouver non seulement les esclaves traités en bétail, mais aussi les enfants d’esclaves et de maître, voués par leur naissance même, à lutter sans scrupules pour s’élever au-dessus du sort misérable de leurs mères, utilisant dans leur rivalité avec les Blancs, leurs demi-frères privilégiés, tous leurs dons, beauté, charme, intelligence».

Cet essai de 136 pages, intitulé «La Parole des Femmes» se termine par trois interviews en annexes de Marie-Fore Pelage, auteure de «Tenn pou Komprenn» (L’écho des Mornes). De Marie-Thérèse Colimon, auteure de «Fils de Misère» édition Caraïbe et de Maryse Condé, interrogée par Ina Césaire, ethnologue et écrivaine, fille du poète et homme politique Aimé Césaire.

En introduction de son étude sur les romancières des Antilles de langue française, l’écrivaine guadeloupéenne, Maryse Condé fait  référence au proverbe « Fem- cé chataign, n’hom-n cé fouyapin » (La femme, c’est une châtaigne, l’homme c’est un fruit à pain). Châtaignier et arbre à pain se ressemblent, leurs feuilles sont quasi-identiques mais leurs fruits sont très différents :

«Quand la châtaigne arrive à maturité, elle tombe, elle délivre un grand nombre de petits fruits à écorce dure semblables aux marrons européens. Le fruit à pain qui n’en contient pas, se répand en une purée blanchâtre que le soleil ne tarde pas à rendre nauséabonde. Hommage est ainsi rendu dans la tradition populaire à la capacité de résistance de la femme, à sa faculté de se tirer mieux que l’homme de situations de nature à l’abattre. Nous rejoignons aussi le thème d’une vieille chanson fort connue : «Fem-ne tombé pa janmin désespéré, c’est-à-dire : Une femme tombée se relèvera toujours». (Maryse Condé dans «La Parole des femmes»).

Dorothée Audibert-Champenois/Facebook Twitter Instagram C’news Actus Dothy
Images capture d’écran C’news Actus Dothy /Pinterest

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s